Desespérance

Je n’ai pas dix-huit ans et j’ai déjà souffert !
Faudra-t-il donc toujours avoir le cœur qui saigne,
Le front emprisonné dans un étau de fer…
Sont-ce les pleurs que l’existence nous enseigne ?

Me faudra-t-il marcher vers le tombeau béant
Avec l’œil qui se mouille et s’angoisse et s’effare,
Et n’oser pas risquer mes pas timides, en
Cherchant à l’horizon l’assurance d’un phare ?

Me faudra-t-il partir comme je suis venu,
Ignorant de tous ceux que j’aurais dû connaître,
Avec mes doigts crispés sur mon corps maigre et nu,
Et lorsque je mourrai, commencerai-je à naître ? (…)

J’aurai goûté le vin sans toucher à la lie,
Un vin amer, un vin empoisonneur mais doux !
Je demande à mourir, car j’ai peur de la vie,
Et je la laisse aux forts, aux naïfs, et aux fous !

Jean Cocteau

Ce que m’a dit la minute

La minute m’a dit : « Presse-moi dans ta main ;
Tu ne sais aujourd’hui si tu seras demain ;
Ainsi prends tout le suc qui m’enfle comme une outre,
Ne tourne pas la tête et ne passe pas outre,
Vis-moi !…dans un instant, je serai du passé !
Mais tu ne sais peut-être au juste ce que c’est
Qu’éteindre dans ses bras la minute qui passe,
Si tu comprends la splendeur grave de l’espace
Qui te laissait jadis indifférent et froid,
Si tu sais accepter la douleur sans effroi,
Si tu sais jouir d’un très subtil parfum de rose,
Si pour toi le couchant est une apothéose,
Si tu pleures d’amour, si tu sais voir le beau
Alors suis sans trembler la route du tombeau.
Tu vivras de chansons, de splendeurs, de murmures,
Le chemin n’est plus long si l’on cueille ses mûres,
Et je suis près de toi la mûre du chemin ! »
La minute m’a dit : « Presse-moi dans ta main. »

Jean Cocteau

Silence

Encore un jour de plus passé loin de mon île ;
J’ai vu les mots massacrés, usés, pervertis,
Par vents et vaux, pour une cause juste ou vile,
Dans la bouche orange des pauvres ou des nantis.

Je me repose désormais dans le silence
Qui me terrifiait et m’embrasse avec violence
Et je tombe dans ce doux écho pour m’y complaire,
L’abîme sourd et tranquille de l’eau de mer.

Là, venez profiter du calme véhément
Qui bouche les oreilles par manque de vent,
Détendez-vous, caressez la douce présence
Dans la rumeur, le son apaisant du silence.

Le murmure

Là, mes petits, posez ici votre séant,
J’ai à vous raconter la Révolution
Celle qui décapita les rois tout puissants
Et unifia une tribu à l’abandon.

Car il faut pousser les dérives aux sommets
Pour faire déplacer en masse les Français ;
Je ne me cache pas du tout, je suis des leurs,
Mais ce soir, je lève avec fierté mes couleurs.

Aujourd’hui, j’ai vu tout un Pays indigné,
La bouche pleine de mots qu’on croit galvaudés
Mais qui ont ce jour résonné comme mil cloches ;
Le 7 janvier, les Francs n’ont jamais été si proches.

Nous n’avions ni patrie, ni rêve, sans consistance,
Et de l’humour bafoué est née la Résistance.
Je suis dans mon lit, mais je le troquerais bien
Pour la sueur d’une cohue jusqu’au matin.

C’est une route en pente, où les cailloux s’éboulent
Peu à peu chassés par les lourds pas de la foule.
Si les miettes parsemées tiendront, je l’ignore,
Mais quelqu’un a mis feu aux cendres qui restaient encore.

Cet incendie, ne le consumons pas d’un trait ;
Abreuvons-le, ne le laissons pas se tarir.
Rarement le chant des larmes aura sonné si vrai,
Brûlant à mille lieues, phare du souvenir.

N’oubliez pas le sang des patriotes versé,
Mes enfants, car le jour de gloire est arrivé.